Jacques Cotin

La Lacératrice

Florence Boré est relieure. Florence Boré relie, c’est-à-dire qu’elle enveloppe des pages où se trouvent des mots avec une matière qui leur permettra de traverser le temps. Elle tente ainsi de donner aux livres une pellicule d’invincibilité. Il y a en effet dans tout relieur une passion, celle d’éterniser les œuvres afin que, lorsque leurs auteurs auront été engloutis dans la mort, on puisse cependant s’entretenir avec eux.

Si, pour y parvenir, les relieurs utilisent  différents éléments qui ont tous une même caractéristique, celle d’être imputrescible, la peau traitée par le tan pour résister à la destruction du temps reste leur matière privilégiée. Voici donc la Belle affrontée à la peau, c’est-à-dire à la Bête. La Belle envisage cette dépouille. Une bête était là qui a disparu. Il ne reste, aux mains de la Belle, que ce fétiche. Elle palpe cette peau, la touche, la caresse, la manie, la manipule, la tâte, la tripote, la plie, la replie, la forme et l’informe. Puis, quand elle a pris ses marques, elle l’utilise pour habiller d’un vêtement incorruptible le livre qu’elle doit relier. Sous la peau – là où était la Bête – sont désormais des mots à l’infini.

Mais cette peau mise à nu, dépoilée, traitée et tannée, finit par l’inquiéter. La Belle l’entaille parfois. Elle la marque de son chiffre ou de lettres. Il arrive qu’elle l’adorne comme on pare un taureau avant qu’il ne déboule dans l’arène. Ni la chair humaine mise à nu ni la peau de la bête n’ont d’au-delà. On est ici face à une frontière infranchissable. À un point d’arrêt. Comme devant la chair humaine nue s’élève le bestial désir, sous le cuir que contemple la Belle et qu’elle manipule pour en revêtir le livre une bête fantomale la hante. Il était donc fatal qu’un jour la relieure y allât voir. Cette bête disparue l’intrigue et la déconcerte ; elle l’inquiète et l’apeure. Elle ne se contente plus de contempler cette peau accouplée à jamais sur des pages surchargées de lettres, il lui faut découvrir un je ne sais quoi qui est englouti là et qui la trouble. Elle veut en avoir le cœur net. Elle choisit une peau. La touche. La tourne et la retourne. La Belle comprend qu’elle ne retrouvera jamais la bête qui fut sous cette peau. Mais un parfum de tan flotte. Ou une odeur de teinture, étrange, qu’on peut prendre pour celle de l’animal, dérange. Alors, comme la relieure a l’habitude d’imprimer ses intailles dans les peaux qu’elle utilise, elle se fait sadique et entaille ce cuir pour y trouver une vérité qu’il dissimulerait. Elle qui assemblait et reliait devient fragmenteuse et déchireuse.

Lacératrice.

Il y a probablement une certaine fureur à lacérer la bête ainsi. Démembrant le corps d’Osiris, Florence Boré déborde les peaux afin d’en faire des retailles qu’elle assemble, entaille, strie, fixe, détrempe, teinte. Et colle. En enchâssant ces détritus de la bête dans un cadre, elle fabrique en quelque sorte des reliques. Ce sont là, dit-elle, en les donnant à voir, les restes d’un monde sauvage. Si, en arrachant des affiches lacérées par les passants et par le temps, Villeglé  et Hains cherchaient les couches déposées dans une civilisation  par la culture, ici la lacératrice cherche ce qui se dissimule dans le palimpseste de la nature. Certes, on sait qu’il y a à lire sous les dessins des écorces et dans les veines du sol et des pierres, mais sous la peau des bêtes quel obscur message se cache-t-il ? Mises à mal, fragmentées puis remembrées au parfum de l’inconscient,  ces peaux reconstituées tracent des signes abstraits qui nous mettent en arrêt. On ne les comprend pas, on ne les peut lire, mais un reflet obscur de notre être est là, on ne sait en quel gésir. Certaines de ces compositions ont la configuration de plaies qui laissent deviner des immondices qui suintent et forment peu à peu en nous les concrétions du mal être de vivre. Les unes semblent la décalcomanie d’un cauchemar ; d’autres, celle d’un rêve heureux. Aux atlas ou aux vues prises par un satellite, quelques-unes empruntent la cartographie imaginaire d’un monde apaisé. Il en est enfin qui égrainent les saisons et le bonheur des jours, l’apaisement des matins éclaboussés de soleil  ou la fauve fièvre de neiges vierges encore.

  En procédant ainsi, Florence Boré cherche-t-elle les confins de l’être, ces pays que nous portons en nous et que nous ne pouvons apercevoir, mais que nous soupçonnons à des signes fragiles comme fils de la vierge dans un matin glacé ? Collectant les griffures d’une enfance, elle les égraphigne encore avant de les disposer dans un espace où elles se constituent en des récits aux plages lacuneuses. Si la composition devient la charade intime de la lacératrice, elle s’érige aussi en icône.

Miroir où nous aussi nous nous pouvons reconnaître en nos failles. Et en nos gloires.

Jacques COTIN, 2010

 

 

 

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