« L’animal n’est pas un étranger en nous »

(Pascal Quignard, Le sexe et l’effroi, Gallimard, 1994)

Samarkand2Dans une autre vie, Florence Boré fut relieure.
Relier un livre, c’est lui donner un surplus de temps, lui assurer quelques grammes d’éternité. Mais c’est aussi l’enformer : relier ou lier les lettres éparses sous un haillon qui les habille et qui dit, à ne voir que sa couverture, quelque chose de ce qu’il contient. Là où il faut débusquer dans le temps de la lecture ce qu’égrènent les innombrables caractères, la seule vue du livre paré dit, déjà, ce qu’il contient, ou ce qu’il est. Certes, chaque relieur a son point de vue sur le livre qu’il gaupe somptueusement ou sobrement, mais en l’appareillant, il le donne à lire non plus dans l’étalement du temps, mais en un seul clin d’œil.

La démarche de Florence Boré vient-elle de là comme si, soudain, elle s’était interrogée : ce qui se donne à lire ne pourrait-il pas – aussi et d’abord – se donner à voir ?

Chaque artiste a son secret, qui gît – chez la plupart des modernes – dans la requête d’un matériau qui lui est propre : un Klein cultive presque exclusivement le bleu, Soulages s’abandonne au seul noir et Anish Kapoor s’adonne au Vantablack, l’ultra-noir. Florence Boré – et c’est la seule – s’est livrée aux peaux des bêtes. En les travaillant pour relier des livres, sans doute a-t-elle reconnu qu’elles recelaient une histoire qu’il fallait déplier afin de la mettre au jour. Personne ne voit ce que je vois, prétend le peintre Fromanger, qui ajoute : Je peins pour essayer de voir ce que je vois. Car tel est l’ultime secret : un peintre nous donne à voir ce que nous ne voyons pas ordinairement et que lui seul, en fonction des monstres qui l’habitent, a entrevu. L’œil [du peintre] a l’âme près de lui, note Rothko. Cet œil voit donc au plus près ce qui se trame dans les profondeurs de son être : personnages errants perdus en d’improbables paysages, surgissement de figures antiques qui remontent de la profondeur de quelque archaïque Babylonie ou de l’antre des morts du chant xi de l‘Odyssée, défection des choses dans un espace où des personnages semblent être dans l’attente de leur dilution, îles défaillantes perdues on ne sait en quelles abysses, bordure du monde qui attend celui qui écartera les cuisses de pierre de la jeune géante, redoutable machinerie saturnienne du Temps, mais aussi découverte d’émerveillants jardins persans oubliés d’une Arabie qui fut jadis, dit-on, heureuse ou, encore, le soudain surgissement d’un improbable flocon de neige bleue qui cherche à azurer quelque corps.

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Saturne, 2016

Mais il ne suffit pas d’étaler la peau sur la surface du tableau pour en révéler ses secrets. Il faut la traiter, la retraiter, la maltraiter sans doute pour en extraire ses secrets. C’est ici que jaillissent les couleurs. Chez Florence Boré, elles sont quatre fondamentales, que des noirs viennent aggraver : des bleus, sourdent les palpitations du bonheur ou de son regret quand ils s’obscurcissent ; du vert, jaillit le glauque qui gémit dans les profondeurs de l’âme ; les rouges disent la nostalgie de toutes les Samarcandes trépassées ; la couleur sable vient déployer l’arène de la mélancolie. En colorant la peau – la bête qu’elle fut lorsqu’elle était vive –, Florence Boré la pérennise et nous donne à vivre ce que cet être animal – et donc animé – a vécu, que nous n’aurions jamais perçu ni même aperçu.

Ainsi, dans ces espèces d’interstices solidifiés du temps que sont les toiles de Florence Boré, retrouvons-nous peut-être les fantasmes de ces bêtes que nous fûmes et qui nous habitent encore, elles qui reviennent toujours malgré nous en nos nuits nous perturber et nous troubler.

Jacques Cotin, mars 2016

 

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